mercredi, 11 juillet 2007
Chute amoureuse
A neuf ans je suis tombée amoureuse.
Avant ça l’expression me paraissait floue, je ne comprenais pas réellement de quoi il était question. Il faut avouer que la langue française a ses bizarreries et pour une gamine de neuf ans l’idée d’une chute improbable que pourtant tout le monde désirait plus que tout était quelque chose de très abstrait qu’il restait à élucider.
Quand je suis entrée au CM1 il y a eu une nouvelle élève dans notre classe. Ce n’était pas la première fois et je me souviens qu’à cette époque un accord tacite entre nous tous voulait que les nouveaux élèves soient directement rejetés à la case bizarre. On ne leur parlait pas beaucoup, jusqu’au jour où sans crier gare ils n’étaient plus nouveau. Comme ça, un jour on se rendait compte qu’ils étaient là depuis un moment et alors ils intégraient une bande de copains pour « à la vie à la mort ».
La nouvelle élève cette fois là s’appelait Sabrina Hecker. Dans notre classe elle n’a pas connu ce moment de mise à l’écart que tous les nouveaux avaient eu à subir avant elle. Pourquoi ? La réponse est simple : elle était bien plus que bizarre, elle était fascinante. Sabrina marchait avec des béquilles, en permanence, l’une de ses jambes ne remplissait plus très bien ses fonctions motrices. Ce fait aurait poussé à la pitié n’importe quel adulte, il aurait pensé à tous les jeux auquel la fillette ne pourrait jamais jouer. Pour des enfants c’est différent. Des béquilles c’est un jeu. Observez le jour où un enfant arrivera avec un pied cassé dans une classe de primaire, je vous assure, tout le monde voudra qu’il lui prête ses béquilles et chacun s’amusera le temps qui lui sera donné à faire de grandes enjambées sous les yeux jaloux des autres.
Sabrina Hecker fut immédiatement populaire, elle avait le choix, elle pouvait intégrer la bande de copine qu’elle voulait. Elle choisit la notre et nous agrandîmes volontiers notre groupe pour la laisser y entrer. Cela me laissa de nombreuses occasions de faire bien plus connaissance avec elle. C’est de cette manière que j’appris que la raison de son infirmité était une mauvaise chute lorsqu’elle était plus petite. Elle me montra sa jambe incroyable déclarant avec fierté qu’elle ne sentait plus rien, effectivement à un endroit précis de sa jambe plus aucune sensation ne montait au cerveau, on pouvait frapper dessus avec la tête d’une poupée, la chatouiller, rien ne se passait.
Ce fut la révélation, je comprit enfin comment une chute pouvait être attendue par tout le monde et du même coup la vérité s’imposa à moi : Sabrina était tombée amoureuse et puisque j’étais la seule à m’en rendre compte, elle l’était forcément de moi !
Le soir même je suis rentrée à la maison pour annoncer la nouvelle à ma mère, j’étais amoureuse de Sabrina ! Cette idée me remplissait d’une joie énorme, je n’étais pas peu fière ! L’explication fit rire ma mère et elle ne trouva rien de mieux à me dire que « On ne tombe pas amoureux d’une fille ! » Devant l’ignorance flagrante de l’autorité maternelle je suis allée voir mon grand frère, lui pourrait comprendre j’en étais sûre. Mon frère rit aussi mais il ne fit pas de remarque sur le fait que Sabrina était une fille, il me dit simplement qu’être amoureux ne suffisait pas, les gens amoureux se faisaient des bisous et s’offraient des fleurs. Impressionnée par l’intelligence de mon aîné je me sauvais en courant bien décidée à mettre en application ses instructions.
Le lendemain j’informais Sabrina que nous étions amoureuses. Elle était tout à fait d’accord, l’idée lui plaisait beaucoup et elle me promit de faire des recherches pour tenir son rôle à la perfection.
C’est ainsi que nous nous rapprochâmes considérablement. Nos mères au courant de ce que nos imaginations folles avaient imaginé comme de l’amour nous laissaient faire, par pitié sûrement, parce que Sabrina ne marchait pas très bien mais que notre lien si puissant lui collait en permanence un sourire immense sur les lèvres. Elles trouvaient ça bizarre mais elles n’osèrent pas briser notre petit rêve, mieux encore, chacun d’elle nous gardaient à tour de rôle, ça laissait l’autre souffler pendant une journée et ça nous arrangeait aussi car nous étions alors toujours ensemble.
Sabrina fit effectivement des recherches très poussées et découvrit que les gens amoureux se mariaient. Nous nous mariâmes donc, une poupée à moi servant respectivement de curé, témoin et demoiselle d’horreur. Nos mères confisquèrent les alliances bricolées avec du fil de fer de peur qu’elles nous rentrent dans la peau. Nous nous tenions aussi fermement aux dires de mon frères et nous faisions beaucoup de bisous, il n’avait pas précisé où, nous nous en faisions donc partout, joue, bouche, bras, mains, etc. Les fleurs posèrent plus de problèmes, nous arrêtâmes définitivement d’en offrir lorsque la voisine vint se plaindre à ma mère que ses parterres étaient tous décapités par notre faute. Par la suite nous adoptâmes une poupée pour en faire notre fille commune.
Jamais complicité ne fut plus grande. Trop grande peut-être. Lorsque nous entrâmes toutes les deux au collège nous avions comprit ce qu’était tomber amoureux aux yeux du reste du monde. Pourtant il n’y eu aucun changement. Au contraire, nous poussions la chose encore plus loin, physiquement je veux dire. Nous n’avons jamais réellement couché ensemble toutes les deux, nous étions trop jeunes pour que nos corps nous en donne l’envie, la puberté était un futur proche mais un futur quand même. Seulement oui, nous avions déjà dormies toutes les deux, nous avons déjà été nues et nos caresses ne connurent jamais d’endroit tabou.
Nous nous tenions à la décision d’être amoureuses mais maintenant nous le faisions en cachette, notre jeu ne plaisait plus qu’à nous. Nos mères ont commencé à s’inquiéter de notre relation imaginaire et elles nous interdirent tout bonnement de la poursuivre. Autant parler dans l’oreille d’un sourd. Nous observâmes les autres filles pour imiter leur simple amitié et nous donnions ce masque à ceux qui nous entouraient. Cela rassura tout le monde mais en réalité nous étions toujours enfermées, plus que jamais même, dans le délire que nous avions mis en place.
Ça n’a pas continué. Les parents de Sabrina nous surprirent un jour dans sa chambre en train de nous rouler une galoche des plus mémorables. Etrangement nous aimions énormément ça, par la suite je n’ai jamais supporté l’intrusion de la langue de qui que ce soit dans ma bouche, j’ai toujours trouvé ça « bourrin », mais avec elle tout était différent. Nous ne pûmes nous en tirer avec un « on s’entraînait pour les garçons », le jeu avait trop duré et nos parents se mirent d’accord pour que nous coupions les ponts. Ce fut net, il n’y eu plus jamais de contacts. Nous n’avons pas lutté, nous savions que nous n’étions pas de taille contre toute l’institution adulte. Ce n’est pas pour autant que ce ne fut pas dur, une petite partie de moi est morte ce jour là, ça a du lui faire le même effet je suppose.
Puis le temps a fait son office. Il fait tout oublier, il fait avancer et ça n’a pas loupé. J’ai grandie de mon côté, j’ai connu des garçons, je suis allée au lycée, j’ai couché avec un jeune homme, la fac, les histoires d’amour plus sérieuses, le job, l’histoire d’amour qu’on veut voir aller plus loin… Sans m’en rendre compte le temps s’est écoulé vite, trop vite et je me suis mariée, j’ai eu deux enfants, j’ai fait mon bonheur. Je l’ai oubliée, pas totalement car je m’amusais parfois à sortir cette anecdote comme quoi quand j’étais petite, tomber amoureux pour moi c’était avoir une jambe qui ne marchait pas bien. Ça faisait rire deux secondes et puis on passait à la suite.
C’est un événement particulier qui a fait remonter le souvenir exact dans ma mémoire. Je remplissais des papiers pour l’école de ma fille lorsque j’ai vu sur la feuille des parents d’élèves un nom familier. « Sabrina Hecker » Je n’étais plus tout a fait sûre de l’orthographe du nom de ma Sabrina mais mon cœur a quand même fait un bond dans ma poitrine. Ça ne devait sans doute pas être elle, si elle avait des enfants elle devait être mariée, elle aurait eu un autre nom… Mais le doute était là, je devais savoir. Je ne savais pas pourquoi c’était si important, mais il fallait absolument que je sache ! J’ai demandé à ma fille de se renseigner pour moi dans son école pour savoir qui était l’enfant de Sabrina Hecker. Elle a très bien joué son rôle de détective. Elle m’a montré de qui il s’agissait et mon cœur a de nouveau fait un donc dans ma poitrine. C’était elle. J’en étais sûre. C’était elle. Une trentaine d’années ne m’empêchait pas de la reconnaître, il n’y avait pas de doute même si elle n’avait plus de béquilles. Tout est remonté, un flot puissant de souvenir. Je ne suis pas allée la voir, j’ai eu trop peur. Peur de trop retomber dans le souvenir, peur parce que je me rendais compte que malgré mes deux enfants, malgré mon mari, je n’avais été qu’une seule fois réellement amoureuse. Etre amoureuse pour moi c’était simplement une histoire de jambe qui ne marchait pas trop bien. C’était une confusion de gamine qui avait dépassé le rêve…
18:44 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note















Commentaires
ouaou, je suis arrivée à la derniere ligne sans m'en rendre compte telment j'était captivé!!!
Ecrit par : elodie | dimanche, 02 septembre 2007
Magnifique cette histoire... j'aime beaucoup. Continue comme ça!
Ecrit par : Paquette | mardi, 01 janvier 2008
tres jolie, tres triste, j'en ai les larmes au yeux
Ecrit par : a | dimanche, 18 mai 2008
Wahou!!!mais vraiment magique le moment k tu m'a fait passé!C sa l'amour!
Ecrit par : prisci | mercredi, 04 juin 2008
l'amour n'a pas d'âge.merci pour cette belle histoire
Ecrit par : chrysayla | lundi, 11 août 2008
je la trouve magnifique celle-là, les autres aussi mais celle-là..
Ecrit par : nessa | vendredi, 03 octobre 2008
Des friissooooooooooons xD
Raah =D Belle histoire =D
J'adore tes nouvelles parce qu'on est directement captivée et qu'on est obligé d'aller jusqu'au bout sinon.. ben sinon on reste sur sa faim =p
Bref merci pour ces moments =D
Ecrit par : Ellie | jeudi, 05 mars 2009
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