mardi, 07 juin 2005
Anonyme moi
Fuite. Besoin de fuir tout ça. Partir. Puisqu’il ne reste plus que ça à faire. Partir pour arrêter de se poser toujours les mêmes questions débiles qui ne sont plus jamais suivies par des réponses. Arrêter de se prendre la tête. Qu’est ce que je fous là ? Pourquoi je fais ça ? Et des tonnes d’autres mots qui résonnent dans la tête comme si on avait mit un vieux disque rayé condamné à repasser en boucle et indéfiniment le même morceau d’une chanson au refrain fané. Trop de truc à affronter, trop de combats dont les victoires ne suffisent pas à me motiver… Un billet de train c’est vite acheté. Un voyage ça peut vite s’improviser et oui, tous les sous que j’ai gagné cet été vont y passer mais après tout si j’ai besoin de faire un truc cinglé pour sentir que je peux exister ! Portefeuille, papier d’identité à leur place, un seul sac à dos remplit de fringues de rechange. Ma carte bleue et on ne sait jamais, du liquide planqué dans mes chaussettes ! Je suis cinglé de faire ça mais l’image me plaît trop. Dans les années soixante dix il y en a qui ont parcouru l’Amérique en n’usant qu’un dollar par jour ! Oui bah en fait définitivement on oublie l’argent dans les chaussettes, ça gratte trop… A défaut voilà les trois billets dans la poche de mon jean. Brosse à dent et nécessaire pour avoir une tête décente. Après tout je ne suis pas stupide, le fait d’être lesbienne ne m’empêche pas de vouloir plaire aux mecs, je sais qu’on me prendra en stop plus facilement et aussi que je suis bien contente de me faire passer pour une hétéro quand un petit vendeur joue les beaux cœurs et me fait des prix sur ses produits…
Une fois que tout est dans mon sac, je prends le billet de train sur ma table de chevet. Un aller pour Paris, je ferme à clef la porte de mon appart’ après avoir laissé un mot à l’intérieur qui explique pourquoi je suis partie, on ne sait jamais s’il m’arrivait problème… Avec le bus je suis rapidement au quai minuscule qui sert de gare dans ma petite ville. Je composte mon billet puisque le train arrive d’ici dix minutes. Quelques personnes attendent comme moi mais à vrai dire je suis trop perdue dans mes pensées pour réellement y faire attention. Je ne sais pas du tout ce que je vais faire une fois sur Paris. A partir de là-bas je pourrai me rendre n’importe où, même dans un autre pays. J’ai dans ma poche l’adresse d’une ancienne amie qui j’espère pourra m’héberger cette nuit, sinon je trouverai bien un petit hôtel ou une auberge de jeunesse… Rien n’est prévu et c’est justement ce qui me plaît dans ce que je suis en train de faire. Il peut arriver n’importe quoi et c’est bien pour cela que j’ai l’impression qu’il m’arrive quelque chose. Qu’il m’arrive enfin quelque chose. Finit le cycle de routine : cours, dodo, soties diverses dans les cafés, cours, dodo, etc… Je fais seulement ce que tout le monde a toujours rêvé de faire : tout lâcher. Et ça fait un bien fou !
Le train entre en gare et j’entre dans le wagon fumeur, cherchant une place libre, et il y en a pas mal, où je pourrais être tranquille. Les autres passagers s’installent aussi et quelques minutes plus tard le train est reparti. Je pousse un soupir, j’ai plus d’une heure à tuer et je n’ai que mes pensées pour me distraire. Je fouille dans mon sac pour mon paquet de cigarettes dont j’en sors une avant de me rendre compte que j’ai oublié de prendre un briquet. J’oublie toujours quelque chose en préparant mon sac, si c’est la chose que je devais oublier sur ce voyage tant mieux, ce n’est pas la plus nécessaire… Je me retourne dans mon siège pour demander à la personne assise derrière moi de me passer son feu, l’avantage du wagon fumeur étant justement que tout le monde fume et qu’elle en aura sûrement !
J’en ai le souffle coupé. Si le coup de foudre existe je viens de l’avoir. Je trouve ça totalement puéril d’avoir cette pensée mais c’est pourtant vrai. La jeune fille n’est certainement pas parfaite mais elle est exactement ce que j’appellerais « mon idéal physique ». Ni grande ni petite, quoi que ça puisse être faux puisqu’elle est assise, des cheveux châtains mi-longs composés seulement de mèches folles qui partent dans tous les sens, des lunettes fines posée sur le nez et surtout, et je crois que c’est ce qui finit par me séduire irrémédiablement, tellement concentrée dans son livre qu’elle ne se semble même pas se rendre compte que je me suis retournée vers elle au dessus de mon siège. J’hésite à l’importuner tellement elle donne le sentiment que je vais interrompre un instant divin, mais en totale contradiction avec ça, j’ai une réelle envie de lui adresser quelques mots. Je m’excuse doucement pour qu’elle lève la tête de son livre. Elle pose sur moi deux petits yeux interrogateurs et curieux. Ah, je fonds ! Alors je demande ce pour quoi je me suis retournée. J’ajoute un petit « S’il te plaît » mer rendant compte que je l’avais oublié. Elle sourit, pose son livre sur le siège à côté d’elle et après avoir fouillé dans sa poche, sors un briquet multicolore dont elle allume la flamme. Je la laisse allumer la cigarette. Qui allume, encu… Mais pourquoi je pense à des trucs pareils moi ! Je tire une latte et lui dis merci tout en lui rendant son sourire. Tout simplement parce que je ne saurais quoi lui dire mais aussi parce que je préfère l’oublier parce que il y a cette manie pour presque toutes les filles d’être hétéros qui est si gênante, je n’engage pas la conversation. Laissons là être cette inconnue parfaite que je garderais en mémoire et n’échangeons pas un mot pour découvrir qu’elle est aussi bête que ses pieds. Tiens d’ailleurs avant de me retourner… Nietzsche ! J’hallucine elle lit Nietzsche ! Elle ne peut pas être une imbécile si elle lit un truc pareil ! Je dirais même que je passe pour une conne à côté d’elle moi qui ne lit que des trucs de science fiction débiles… Pourquoi il a fallut qu’elle lise ça, là je ne peux m’en empêcher, elle aurait joué l’andouille je me serais retournée gentiment ! « Tu vas jusque Paris ? » Elle arrêt le geste de sa main qui voulait reprendre le livre à côté d’elle. Hehe, je suis plus intéressante que Nietzsche, je n’aurais jamais pensé ! Elle confirme et me retourne la question à laquelle je réponds oui moi aussi. « Tu va faire quoi là bas ? » Elle me raconte qu’elle est y est en fac d’anglais. Le dialogue s’installe alors elle me propose de m’installer à côté d’elle. Je m’empresse d’accepter et me voilà bien vite à côté d’elle.
Mais il faut toujours quand on fait la connaissance de quelqu’un qu’il y ait cette question piège pour vous, celle qui vous donne un choix à faire entre dire que vous êtes lesbienne et risquer que la personne change d’attitude avec vous, ou mentir et ne pas trop en dire plus mais risquer, si vous vous entendez vraiment bien avec cette personne, qu’elle prenne mal le fait que vous lui avez mentit lorsqu’elle l’apprendra plus tard… Cette question est arrivée et le pire avec elle c’est qu’on doit donner une réponse tout de suite et essayer de réfléchir le moins possible. En gros : la réponse est donnée totalement au hasard ou selon l’humeur. Je tente le tout pour le tout. « Ah vrai dire je suis lesbienne… » Elle me regarde simplement curieuse et réplique en riant : « Ca ne me dis pas si tu es célibataire ou non ! » « Alors oui je suis célibataire ! » Le contrôleur arrive pour vérifier nos billets. Une fois reparti j’aimerai lui demander à elle aussi si elle est célibataire mais le plus souvent je n’aime pas poser cette question, après avoir dit que je suis lesbienne ça passe pour de la drague… Enfin si elle pensait que je la draguais elle ne serait pas loin, je n’ose pas mais j’aimerais… La discussion va vers d’autres sujets et me voilà en train d’expliquer pourquoi je pars de ma petite ville de province. Oh ! Ce n’est qu’un contact très léger mais elle vient poser son bras sur son accoudoir et touche ainsi le mien. Je sais bien que pour elle ce n’est rien mais avec l’obsession que j’ai moi sur elle, je ne peux m’empêcher de porter de l’attention à ce détail. J’essaie d’oublier puis on parle de nos vies qui commencent, on se plaint des petits bobos de l’existence, on se rend compte à deux que finalement ce n’est pas si terrible…
Conclusion : une heure qui passe comme dix minutes, la voix métallique nous informe dans les hauts parleurs du wagon que nous sommes arrivée au terminus. Nous descendons sur le quai, toujours en discutant. Vient le moment où le rêve s’arrête, où il faut lui dire au revoir. J’aimerai l’inviter à prendre un café mais il faut se rendre à l’évidence, les bonnes choses ont une fin et il est temps que ce soit la fin de cette histoire là. Qu’on retourne chacune à nos vies, surtout que si pour moi elle restera certainement un fantasme récurent de mes rêves, moi pour elle je ne suis que la fille du train, elle m’aura oublié demain… Nous voilà toutes les deux un peu gênées, nos sacs sur les épaules. Elle n’aura été qu’un genre de fantôme, une illusion d’une heure. Elle va disparaître là sous mes yeux pour toujours. Il ne se sera rien passé d’extraordinaire et il ne se passera plus rien. Je pourrais faire plein de choses, lui demander son numéro de téléphone, une adresse, n’importe quoi, mais je ne fais rien. Je souris simplement, je lui fais la bise et lui souhaite une bonne vie, ce qu’elle me souhaite aussi. Un dernier sourire puis je pars vers une des sorties tandis qu’elle se dirige vers une autre. Je fais trois pas, me retourne. « Quel est ton nom au fait ? » Mais mes yeux ne rencontrent que le vide, elle n’est déjà plus là… J’hausse les épaules, c’est aussi bien… Je sors le papier froissé de ma poche, il faut maintenant que je trouve où dormir ce soir…
© Copyright MISS PaTHetiK .Tout droit réservé. La distribution quelque soit sa forme est prohibée si elle n'est consentie par MISS PaTHetiK
15:55 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note














