mercredi, 11 juillet 2007
Flou
« Alors ? »
« Alors c’est finit »
Je glisse le long du mur pour m’asseoir à même le sol. Il y a un silence puis soudain comme un réveil intérieur qui le pousse à dire quelques mots, n’importe quels mots, juste parler, parce qu’il sait que j’en ai besoin.
« Je suis désolé… Ca va aller ? »
Il touche directement le point bizarre, celui qui me gratte. Une relation de plus d’un an, la plus longue que j’ai jamais réussi à avoir jusqu’ici et tout ça pour en arriver là. Ce là je ne sais pas ce qu’il est, c’est comme une période hors du temps, là c’est la bonne image de la lesbienne qui confie ses problème à son meilleur pote gay mais qui en fait ignore totalement où elle en est.
« Je ne réalise pas encore. »
Et ça c’est un problème, un problème de taille. Je ne vais pas bien… sauf que je ne vais pas mal ! Mais après ? Après quand je vais réaliser qu’elle n’est plus là. Non, même pas elle en fait, quand je vais réaliser que là où se trouvait sa brosse à dent il n’y a plus rien, plus de sèche cheveux qui marchait vu que le mien était en panne, plus de choix entre son gel douche et le mien lorsque je me lave, plus d’affaires à elle qui sèche au dessus de la baignoire… Et encore je ne parle que de la salle de bain... Que va-t-il se passer quand je vais me rendre compte que le chez moi que j’avais un peu laissé se transformer en chez nous est redevenu un chez toute seule ?
« Ca va être dur pendant un moment mais après tout rentrera dans l’ordre dans ta tête. »
Est-ce que j’ai vraiment envie d’entendre ça ? Un « ça ira mieux demain » ? Bien sur que demain ça ira mieux ! J’ai été plaqué mais pas parce que je suis conne, je sais très bien tout ça, j’ai dix-neuf ans, c’est évidant que je vais oublier, me retrouver quelqu’un, me faire jeter ou rejeter encore, et même la prochaine ne sera pas la dernière ! J’ai toute ma vie devant moi, je suis au courant, je n’ai jamais espéré réellement finir ma vie avec elle d’ailleurs ! Seulement moi là tout de suite j’étais très bien en sa compagnie, et même si le bout de chemin que je m’étais imaginé partager n’était pas aussi long que ceux qui se disent « Je le veux », il était tout de même plus long que ce bout de chemin ridicule où elle m’a laissée en rade… Que ça passe je m’en fous ! Moi je veux juste une promenade plus longue…
« Putain quelle merde ! »
Il soupire, pas très sur de ce qu’il doit dire certainement. Peut-être aussi parce que tout comme moi il a déjà vécu ça et qu’il sait très bien que soi qu’il dise au final lorsque je raccrocherai je vais me sentir plus seule que jamais.
« Quelles sont ses raisons ? »
J’ai un rire nerveux incontrôlable.
« J’en sais rien ! »
« Comment ça ? »
« J’ai paniqué. Je ne pouvais pas en discuter tout de suite, c’était trop frais. Elle m’a dit que c’était finit, que j’avais du le sentir arriver. J’ai acquiescé. Elle m’a dit que ses sentiments étaient partis, elle m’a demandé si je comprenais et j’ai dit oui. J’ai dit oui mais en fait je ne comprends pas, je ne veux pas comprendre. Ca a mit un terme à la discussion et ensuite on a parlé d’autre chose comme si les quelques phrases dites plus tôt n’étaient qu’un rêve… »
« Tu vas essayer de lui en reparler ? »
« Comment savoir ce que je dois faire ? Est-ce que je dois la revoir ? L’éviter ? Essayer de la récupérer ? Ressortir avec quelqu’un le plus vite possible ? La rendre jalouse ? Est-ce que je dois savoir les raisons, est ce que ça me servira vraiment à quelque chose ? C’est finit de toute façon, les raisons quelles qu’elles soient ne changeront pas ça ! »
« Tu n’arriveras jamais à ne réagir que d’une seule manière, là tu ne veux pas savoir, dans quelques heures tu lui enverras un texto pour lui demander. Quand elle te proposera de venir te voir tu refuseras et finalement tu accourras dès qu’elle te demandera autre chose. Tu vas avoir envie de la détester alors que tu l’aimes, tu vas avoir envie de lui faire du mal mais tu en seras incapable alors tu vas essayer de faire au mieux et tu vas avoir l’impression de la gêner…. Ca n’en finira pas de changer, le plus important c’est que tu évites au maximum de te faire trop mal. »
« J’ai pas envie de devenir barge parce que je me suis faite plaquée ! »
« Dis-toi que t’en a fait devenir dingue plus d’une aussi… »
« Ah oui c’est vrai le juste retour des choses, c’est le karma… »
« Je ne dis pas que c’est juste, seulement c’est notre lot à tous… »
« Alléluia, on doit tous passer par le stade des schizophrènes de la rupture ! »
Il se tait. Je me calme.
« Désolée… ça commence déjà, me voilà hystérique… »
« Ca te rends plus intéressante que si tu t’enfermais chez toi avec un pot de pâte à tartiner au chocolat ou un pot de glace… »
« Je pensais que je pouvais le faire après avoir raccroché à vrai dire… Mais la vérité c’est que je ne peux rien avaler, rien ne passe j’ai une boule énorme à l’estomac… Tu sais je suis plus énervée par la perspective d’attendre pour m’en remettre que du fait de m’être faite plaquer… Je suis mal à l’idée d’être mal pour une durée indéterminée… Je sais déjà ce qui m’attend pour l’avoir déjà vécu : je vais me réveiller le matin je vais penser à elle, c’est la phase numéro un, puis ensuite phase numéro deux : je ne pense à elle pas juste en me levant, mais un peu après. Phase trois et toutes celles qui s’en suivent : le moment où je vais penser à elle sera de plus en plus tard jusqu’au jour où je ne penserai pas à elle de toute la journée et là ça ira mieux. »
« Tu seras en manque avant ! »
« Tu sais je suis déjà en manque ! Mais pour aller dans ton idée disons que je me trouve quelqu’un, c’est vrai, c’est une bonne solution pour oublier quelqu’un d’autre mais ce n’est pas aussi simple que ça. Il faut trouver une autre personne juste au bon moment, quel est le stade à dépasser pour que ça ne ruine pas l’histoire ? Parce que si je m’y prends trop tôt c’est l’autre que je vais avoir dans la tête, je ne pourrai pas tomber amoureuse de la seconde. Sortir avec quelqu’un maintenant pourrai gâcher une histoire avec une nouvelle fille ! Tu me suis ? »
« Je crois… »
« La seule idée à retenir en fait c’est que je vais devoir attendre. »
« Attendre quoi ? »
« Bonne question… Qu’est ce qu’on attend quand on sort d’une rupture ? Pourquoi est ce qu’on attend toujours quelque chose ? Pourquoi on ne se laisse pas porter sans rien attendre ? »
« Tu sais que tu commences à dire un paquet de conneries ? »
Je ris et mes lèvres se reposent en un sourire.
« Oui, je sais… »
Petite pause dans le dialogue puis il reprend d’une voix sérieuse :
« Tu veux que je viennes ? On ne parlera pas d’elle. On fera comme si elle n’avait été qu’un mot dans une phrase, à peine prononcé et hop déjà parti et oublié. Elle n’a jamais existé et pour s’en convaincre on va se poser dans ton canapé, regarder la télé, s’abrutir devant un feuilleton débile et t’offrir une pause dans ton attente… »
« Je prépare une deuxième cuillère… »
18:48 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Rendez vous
Je suis en retard, je suis toujours en retard mais à chaque fois pourtant ça m’étonne, comme si j’avais pu l’éviter. Moi, éviter d’être en retard, moi la fille a qui on dit deux heures et demi pour être sur de me voir à trois ! Je ne l’ai pas prévenue que je risquais d’être en retard, évidemment pour moi c’était sur, cette fois je serai à l’heure… et pourtant… Mais elle a attendu. Elle est là. Exactement à notre lieux de rendez vous. Moi, je suis morte de peur.
Je crains toujours ce moment, quand on rencontre quelqu’un pour la première fois dans ce genre de rendez vous. Ce qui se passe est très prévisible, elle m’a vu elle aussi, on s’est reconnues immédiatement. Ça aurait certainement été plus amusant qu’on se cherche et soudain qu’on se rende compte qu’on était l’une à côté de l’autre sans nous voir, comme « hop tiens, surprise ! », mais non, nous nous sommes reconnues. Il faut dire qu’avec les appareils photos numériques, les web-cams, aujourd’hui il y a peu de chance de ne plus reconnaître son interlocuteur dans la rue, on a déjà pu décortiquer son visage sous toutes ses formes !
Dès ce moment on ne se lâche pas des yeux, peut-être parce qu’il n’y a pas de retour en arrière, jusqu’ici je pouvais éviter le rendez vous, maintenant c’est finit, il faut aller jusqu’au bout. Que ce passerait-il si j’enfreignais la règle, que je me retournais là tout de suite, et partais en courant ? Est-ce qu’elle tenterait de me rattraper ? Est-ce qu’elle resterait plantée là, paralysée par la surprise ? De toute façon l’idée de m’enfuir me fait encore plus peur que celle d’avancer donc hue cocotte !
Après les yeux, le sourire. Ce n’est pas un sourire qui veut dire « je suis contente de te voir », enfin si, en partie, si ce n’était pas le cas je ne serai pas là… Mais c’est avant tout un sourire de gène, je suis nerveuse alors je souris comme une bien heureuse. Je ne sais pas si c’est pour la même raison mais de son côté elle fait pareil…
Je vis la scène à l’avance, on va se rapprocher inévitablement, il va y avoir un boum, un rentre dedans, en bref la bise où pendant quelques dixièmes de seconde on va à la fois faire une pause car on ne se regardera plus et à la fois tout provoquer par un premier toucher.
C’est après que la vraie complication arrive, enfin non, il y a encore une pause, une pause minuscule, une pause d’habitude, c’est le « Salut comment ça va ? Bien et toi ? Ca va. » Maintenant ça commence, ça commence vraiment, c’est la vraie vie ! Qu’est ce qu’on se raconte ? Parce qu’on ne peut pas se contenter de se regarder, de se dévisager, de se tourner autour, il faut une discussion et il faut en plus que ça dure tout le long du rendez vous. Il ne faut surtout pas penser « Merde j’aurai mieux fait de rester chez moi » ni le faire penser à l’autre.
Sur internet tout semble plus facile, on peut vraiment réfléchir avant de donner une réponse à une question, là ça ne se passera pas comme ça ! Il n’y a aucune assurance pour que nos discussions soient aussi intéressantes ! La rencontrer c’est peut-être tout gâcher…
Elle propose d’aller boire un verre et l’on se pose autour d’une table de café. La discussion est finalement partie, des banalités pour le moment, mais ça va certainement évoluer. On ne peut pas dire que je sois très à l’aise, je suis en train de me dire que j’aurai du l’inviter à une soirée entre potes, ça aurait été plus facile. Mais c’est trop tard.
J’en profite entre deux réponses ou deux questions pour la regarder. Elle est encore plus mignonne qu’elle ne le paraissait sur le net et ça c’est vraiment une surprise, les jolies filles n’ont que très rarement besoin d’aller sur des chats homo pour se trouver quelqu’un. Je suis tombé sur une exception et je veux creuser plus loin !
Nous avons dépassé la première étape : il y a des blancs dans notre discussion mais ils sont très peu nombreux. On s’applique, elle me plaît, je lui plais certainement. On n’a peur de tout faire foirer, ça peut arriver si vite ! Il faut plaisanter mais juste assez, être sérieuse mais juste assez, raconter sa vie mais juste assez, poser des questions sur l’autre mais juste assez ! Tellement de mais juste assez et qui s’ajoutent en plus à l’attention porté à son propre verre, qu’il ne faut pas descendre trop vite parce qu’on n’a pas assez de sous pour payer trois conso et que on s’imagine déjà qu’à la fin on proposera de lui offrir la sienne ! Tout ça ça ne laisse pas beaucoup de chance à une relation, il faut tellement de hasard pour être ensemble qu’on se demande comment on peut encore former des couples…
Il y a une personne sur dix qui est homosexuelle selon les statistiques, donc dix pourcents de dix pourcents puisque nous sommes deux, divisé encore par la probabilité qu’on soit dans la même ville, qu’on ait internet, qu’on soit célibataire et remise de nos anciennes relations, qu’on ait le même age ou presque, qu’on se plaise physiquement, mentalement, et je m’arrête là parce que la réponse avoisine déjà bien le zéro. Et pourtant nous en sommes déjà là, à boire un café. Sortir ensemble serait un miracle mais c’est fou : ça peut arriver ! Je ne comprends toujours pas le mécanisme mais tant pis, je me laisse porter !
L’après midi avance, il avance vite, c’est toujours le cas avec les bons moments. Les verres sont finis depuis un moment mais personne n’en recommande. Elle aussi veut peut-être payer l’adition… J’aimerai soudain que tout aille plus vite, faire un bond dans le temps, allez mince, fini la mascarade, qu’on finisse de s’appliquer, je veux savoir comment elle sera lorsqu’on sera ensemble si cela se fait. Est-ce qu’elle m’empêchera de dormir avec ses ronflements ? Est ce que j’aurai le droit à des scènes terribles de jalousie ? Est-ce qu’elle sera pleine de ces petits défauts qui irritent en même temps qu’ils forcent à dire « oh c’est trop mignon » ?
Je veux savoir, tellement savoir, tout savoir d’elle en réalité et à la fois… non ! Non c’est trop bon cette découverte, cette indécision, cette ignorance, ce jeu de séduction auquel on s’adonne d’un accord commun et implicite…
Je l’observe encore, elle sourit. Un ange passe… ce connard a du, d’un battement d’aile, provoquer un courant d’air qui a envoyé une saleté dans mon œil ! Ah je n’y vois plus rien je suis aveugle ! Je me frotte la paupière comme je peux espérant que ce qu’elle retient va en tomber mais c’est pure perte ! Elle propose de m’aider, j’accepte à regret, il y a plus séducteur que d’ouvrir ma paupière pour lui montrer l’intérieur de mon œil… Elle s’applique à enlever la poussière, me demande si je vais mieux, j’acquiesce mais elle propose tout de même un bisous magique. Je n’ose pas répondre que j’en meurs d’envie, je souris, simplement gênée… L’autre ange qui passe lui ne fait pas de bourde…
Je sais qu’il commence à se faire tard. J’aimerai passer le reste de la soirée avec elle mais les choses iraient trop vite, ça gâcherait presque tout. A défaut de ne pouvoir attendre plus longtemps je lui propose un rendez vous demain et elle s’empresse d’accepter.
Nous nous disons au revoir sur le coin d’un trottoir, échangeons une bise un peu poussée puis partons chacune de notre côté, non sans avoir tenté encore quelques brins de conversation, histoire de se quitter moins vite.
J’ai des étoiles dans les yeux, les lèvres remontées jusqu’aux oreilles. Je penserai à elle toute la soirée…
18:47 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Séduction
Elle me plaît, il m’a fallu du temps pour me l’avouer parce que la suite des événements n’est pas des plus facile mais une fois que c’est fait je ne peux plus revenir en arrière. Il me faut cette fille ! Je ne parle pas d’elle comme un trophée attention, c’est juste que je la désire tellement qu’à partir de maintenant tous mes gestes seront calculés dans un jeu de séduction que, s’il le faut, je serai prête à mettre en place pendant un certain temps.
Je ne fais pas ça juste par fierté, pour avoir eu qui je voulais et ensuite m’en désintéresser. Que ce soit pendant la séduction ou après je suis fidèle, je ne penserai qu’à elle, même quand je l’aurai à moi, rien qu’à moi, que je pourrai lui donner des surnoms ridicules à tout bout de champs, donner du « ma chérie » et même celui là que je déteste « ma puce »…
Mais oui, c’est vrai, j’adore ce moment, juste avant la relation, où tout est encore ambigu, où on ne sait pas encore si l’on plaît aussi ou non, ce moment où rien n’est encore gagné, qu’à tout moment avec une seule petite erreur on peut tout faire foirer. C’est un moment où tout se passe au ralenti, les choses vont lentement, trop lentement toujours, on se frustre à grand coup d’attente mais la frustration honnêtement… c’est trop bon ! C’est un moment magique parce qu’on ne l’a qu’une période, jamais deux. Une fois que l’on connaît l’autre et qu’on est avec alors ce n’est plus aussi excitant…
Voilà pourquoi je vais tout faire pour ne pas me presser, une longue séduction passive commence. Il n’est pas question de draguer, c’est quelque chose que je déteste. Le rentre dedans très peu pour moi, c’est pour ça que je déteste les boites homo, lorsqu’une fille s’approche de vous c’est que vous lui plaisez déjà, il n’y a plus aucune surprise. Les deux personnes savent immédiatement vers quoi elles se dirigent… C’est pour ça que j’ai une préférence pour les soi-disant hétéros, les filles qu’on fait virer de bord, parce que le jeu de séduction en vaut encore plus la chandelle. Il y a encore plus de peur qui s’y mêle, plus de difficulté à faire franchir le pas et lorsqu’on est enfin avec la fille on sait que si elle a réussit à mettre sa peur de côté c’est qu’elle est déjà bien attachée et qu’une relation vraiment sérieuse commence.
Elle, je l’ai rencontrée chez des amis, à une soirée, elle est dans leur promo et elle intègre leur groupe doucement. On s’est tout de suite bien entendues, on a discuté longtemps de tout et de rien, parfois seules toutes les deux, parfois rejoint par les autres.
Elle sait que je suis homosexuelle, c’est important dans la séduction de ne pas le cacher, il ne s’agit pas de lui faire peur d’un seul coup le jour où on lui annonce et de gâcher toute chance. Je ne lui ai pas dit directement non plus, si une discussion doit être lancée sur l’homosexualité il ne faut pas que ce soit moi qui le fasse, il faut que ce soit elle qui soit intriguée et qui ose me poser des questions là-dessus un jour, le jour où elle sera prête. J’ai juste saisi l’occasion dans une discussion avec d’autres, alors qu’elle écoutait, pour dire deux ou trois réflexions sur mes ex, phrase banale comme « Ah oui c’est comme moi avec Sophie quand on étaient ensembles ! », quel que soit le sujet ! Comme cela elle sait, elle est au courant et elle a le temps d’y réfléchir doucement dans sa tête sans avoir à en parler.
J’ai fait attention aussi à ne pas passer toute la soirée avec elle. La coller serait une grande erreur. Elle ne doit pas savoir qu’elle me plaît, juste croire que je m’entends bien avec elle. Alors je n’ai pas hésité à bouger, à aller discuter avec d’autres gens mais j’ai toujours fini par revenir vers elle. Je pense qu’elle a aimé elle aussi ma compagnie, certainement en tout bien tout honneur, mais je l’ai deviné en train de me chercher parfois. Je ne me fais pas de film, je sais que ce n’est que de l’amitié dans sa tête, mais je vais tout faire pour changer ça…
A la fin de la soirée je ne lui demande pas son numéro de téléphone. Il faut toujours la laisser elle faire le premier pas et profiter d’occasion extérieure quand elle ne le fait pas. Donc soit elle me demande elle-même mon numéro soit j’attendrai, je sais que je la reverrai à une autre soirée de mes amis et que s’il faut que je demande moi, il vaut mieux que ce ne soit pas ce soir.
Elle part sans demander le numéro de personne mais fait la remarque qu’elle a passé une bonne soirée et qu’elle espère nous revoir bientôt. Oh ça c’est sur je vais tellement tanner mes amis pour qu’on refasse une soirée vite que tu n’auras pas le temps de nous oublier !
Le lendemain lorsque je revois notre hôte je lui parle un peu d’elle, très peu, juste histoire de glaner quelques informations et parce que, ne pensant qu’à elle, j’ai tout simplement besoin d’en parler. Je ne lui laisse rien deviner sur mes intention envers elle, il ne faudrait surtout pas que croyant bien faire il aille lui parler de moi, il ferait tout rater… Il est important que la séduction ne se déroule qu’entre nous deux.
A la prochaine soirée je reste un peu plus avec elle, elle reste un peu plus avec moi. De l’extérieur pas d’ambiguïté, cela donne juste l’impression qu’une bonne amitié est en train de naître. Cette fois c’est l’occasion d’échanger nos numéros, car ayant découverts quelques points communs entre nous nous avons fait un projet lancé comme ça dans le vide. Là il s’agit d’aller visiter une partie de la ville où nous n’avons jamais mit les pieds ni l’une ni l’autre bien que l’envie ait toujours été présente.
L’amitié est lancée, c’est le premier pas. Je ne force pas les choses, je la découvre encore et je peux faire marche arrière, décider de m’arrêter là dans ma séduction si jamais il se trouve que finalement elle n’est pas si bien que je le pensais. Pour le moment c’est tout le contraire, elle est géniale.
Ce qu’il va falloir faire maintenant c’est aller vers elle, toujours aller vers elle mais juste assez pour que si jamais je sens une réticence je mette un frein. Il faut toujours qu’elle doute du fait qu’elle me plaise mais qu’elle se dise que finalement non.
Je fais ma cour sur la durée, après tout c’est si plaisant de passer du temps avec elle, même si on ne finit jamais ensemble j’aurai gagné une amie dans l’histoire. J’aime parler avec elle pendant des heures. Puisque nous avons nos numéros, j’envoie quelques textos, je n’aime pas parler au téléphone, l’avantage de l’écrit est qu’il laisse à l’autre le temps de réfléchir dans sa réponse et qu’alors on peut vraiment tenter de les interpréter. Les messages échangés sont de plus en plus nombreux, le forfait y passe et ça, c’est un énorme signe du fait que tout est dans la bonne voie !
Je la vois souvent, c’est systématique dès que nous n’avons rien à faire nous tentons de nous voir. Je sais que puisque je veux qu’il se passe quelque chose j’interprète tout dans ce sens alors j’essaie de garder en tête qu’il peut réellement ne s’agir que d’amitié pour elle, que la situation n’est ambiguë que pour moi. Je me force à tout faire lentement, très lentement, ne pas lui faire peur. Faire que sans s’en rendre compte l’on instaure une amitié amoureuse.
Je sais une chose, si je dois sortir avec elle un jour alors c’est que je l’attire déjà un minimum maintenant. Alors je calcule ce qui peut aller dans ce sens, ce qui va dans le sens contraire. Puisqu’il y a matière à ambiguïté parfois alors j’avance dans le jeu. Après les mots, la séduction passe par le physique. Je ne parle surtout pas de lui sauter dessus, de la douceur, toujours de la douceur… Non là il s’agit d’infimes touchés, c’est à calculer au millimètre près. Nous allons entrer dans le métro, alors si l’on doit s’agripper à la barre de métal pour ne pas tomber je vais placer ma main juste au dessus de la sienne et glisser tout doucement vers le bas, comme si c’était involontaire, afin que mon auriculaire touche son index. Si nous devons nous assoire, alors mon genou va toucher le sien. Ce genre de contact. Mais il faut être prudent. Si elle bouge ne serait-ce qu’une fois, qu’elle retire sa main, qu’elle bouge son genou, il faut tout faire freiner encore. L’intérêt de cette pratique est simple, si elle ne bouge pas c’est qu’elle est consciente du touché. Quelqu’un qui n’a pas conscience de la chose va instinctivement bouger parce qu’on envahit son espace vital, il va le faire sans s’en rendre compte lui-même ! Si jamais la personne s’en rend compte et bouge c’est qu’il n’y a aucun intérêt de son côté mais elle ne se doutera pas qu’il y en a du votre, elle pensera que votre mouvement était involontaire. Enfin elle le fera si vous ne vous acharnez pas, de l’utilité de freiner les choses dès qu’elle le fait ne serait-ce qu’une fois.
Elle ne bouge pas quand je la touche, quel signe ! Mieux encore je suis sure maintenant que la relation est envisageable, car elle aussi se rapproche physiquement. Elle n’en a peut-être pas conscience elle-même mais moi qui fait attention à tout je le remarque. Il y a plus de contacts et ce n’est pas toujours moi qui les provoque ! Si elle est attirée elle va avoir envie de le faire tout naturellement, multiplier les contacts, et puisque je ne m’échappe jamais il se peut qu’elle le fasse avec toute la spontanéité qu’elle peut avoir. Elle ne calcule certainement pas les choses comme je le fais. Ses contacts à elle sont involontaires mais ils n’empêchent en rien d’avoir de l’effet sur ma personne. Le moindre doigt égaré, la moindre épaule qui me frôle, c’est un volcan qui naît dans mon ventre. Si je devais arrêter le jeu maintenant j’en mourrai c’est certain !
Après les contacts l’ambiguïté se renforce d’un cran, les mots, les gestes, tout est plus poussé. Le doute doit être entretenu en permanence. Elle ne doit pas se contenter de se dire que je suis peut-être attirée par elle de manière générale, elle doit se demander si tel ou tel acte était le symbole de mon attirance. Je vais par exemple l’inviter dans mes rêves ce qui est assez clair je crois mais je vais le faire en plein milieu d’une conversation banale ce qui aura pour effet de la perdre totalement. Elle ne saura pas quoi penser. Elle va se rendre compte, être obligée de s’avouer qu’elle espère totalement que cela veuille dire plus, tout simplement plus.
Puis je l’invite chez moi, souvent, très souvent, je ne me force en rien, j’ai envie de la voir en permanence, d’être avec elle, parce qu’elle ne semble pas décidée à sortir de ma tête.
Je n’ai plus de doute quand à son vouloir, elle veut être avec moi, elle répond à l’ambiguïté que j’installe. Mais elle a peur. Peur parce que c’est totalement inconnu pour elle cette situation. Elle attend de moi que je vienne vers elle et je compte bien le faire.
J’espère depuis des jours à chaque fois que je l’invite que ce sera maintenant, que ce soir, cette après-midi, il va y avoir ce signe infime qui va me pousser enfin à poser mes lèvres sur les siennes. Les signes sont là pourtant mais moi aussi j’ai peur. Je sais qu’elle le veut autant que moi mais bizarrement j’ai peur aussi.
Elle me regarde droit dans les yeux, me fixe et je sais ce que ça veut dire, je sens toute l’envie, toute la douceur, la frustration dans ce regard. J’ai le cœur qui fait un solo de batterie d’une vitesse à couper le sifflet ! Il faudrait y aller mais je suis comme pétrifiée. Je pars sur le jeu, je la chatouille, c’est idiot certainement mais après tout une fois passé la période étudiant, est ce que je pourrai encore faire ça ? Quel prétexte je vais pouvoir trouver pour la prendre dans mes bras si indirectement ? Rien qu’à l’idée de se comporter en adulte et arrêter les chatouilles lors de la séduction ça ne me donne pas envie de grandir. Elle se débat évidemment mais plutôt que de reculer pour échapper à mes mains, elle se colle tout contre moi. Pour elle aussi c’est un bon prétexte.
J’arrête tout. Mes mains se calment, l’une posée sur son bras, l’autre sur son ventre, elle proche, si proche, son souffle sur mon cou. Je ne bouge plus. C’est pour maintenant. Elle le sait aussi et se tint immobile, si il n’y avait encore que de l’amitié cette position serait absurde, mais là toutes les deux, la respiration légèrement accélérée, nous savons ce qu’il va arriver et nous avons du mal à le contenir. C’est fort, tellement fort.
Je lève la tête doucement, la regarde. L’intensité du regard qu’elle me donne en réponse est une flèche qui traverse ma poitrine, mes poumons en tout cas d’une façon certaine car elle influe sur ma capacité à respirer… Quelques secondes s’écoulent mais le temps s’est rallongé, une seconde en vaut vingt, je ne vous fais même pas le calcul pour deux ! Alors lentement, très lentement je m’approche, la respiration coupée sans même que je m’en aperçoive. Son visage de plus en plus prêt du mien. J’entrouvre les lèvres. Son visage commence à devenir flou par sa proximité alors je clos les yeux et continue ma lente avancée. Puis soudain un contact enfin sur ma lèvre supérieure. J’avance encore, on ne peut être moins brusque. Contact sur la lèvre inférieur maintenant. Je les rapproche toutes les deux, emprisonnant la sienne entre elles, elle emprisonnant l’une des miennes. A l’intérieur de mon corps quelque chose veut s’échapper, je ne saurais dire quoi mais ma chaire est un costume trop petit pour tout ce qu’elle a à contenir ! Les paupières toujours baissées, nous continuons le baiser, nos lèvres savent ce qu’elles ont à faire. Tout est parfait.
18:46 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Ivresse
Un regard, trois mots échangés, quelques gestes. Je sais. Au plus profond de moi quelque chose fait tilt, je sais. Je la veux. Ce n’est pas un caprice, ce n’est pas une envie, c’est un besoin. L’alcool a peut-être aidé et laissé dans son passage la facilité au besoin de s’installer. Mais le besoin est là et je ne peux l’ignorer.
Si ce n’est pas ce soir ce ne sera jamais. Ça ne peut pas être jamais. Je ne peux pas rentrer avec ma gueule de bois, m’allonger dans mon lit, voir les murs danser et dessiner des arabesques folles, je ne peux pas m’endormir et simplement rêver. Si je ne l’ai pas ce soir il manquera une étape. Demain ça n’aura pas d’importance si je ne l’ai pas eu, mais jusqu’à demain il est important que les choses se fassent dans l’ordre.
Sinon ? Sinon j’en meurs. Pas au sens propre ou si un peu. Je meurs, mon moi de ce soir sera mort et demain personne ne se rendra compte de sa disparition, moi ce soir a besoin de vivre encore et pour vivre moi a besoin d’elle.
J’essaie de suivre mon propre fil, mon cerveau se fait la male mais j’ai encore besoin de lui. Qu’il ne me lâche pas.
Elle ne sait pas. Elle ne sait rien. Moi non plus je ne sais plus bien. La Vodka est une de ces traîtresses d’amies, l’ivresse et ses conséquences. Je suis ivre mais je ne suis pas conséquente. Conséquent, qui agit avec logique. D’habitude je suis intelligente, mais qui a besoin d’être intelligente dans un bar lesbien ? J’ai simplement besoin d’avoir bu. J’ai besoin aussi d’être jolie. Ca je le suis. J’ai besoin qu’elle soit futile. Ça je ne sais pas.
Je la regarde. Je ne vois pas flou. On voit rarement double quand on a bu, ça arrive, ça m’est déjà arrivé, mais là ce n’est pas le cas. Je contemple, pleinement consciente ou du moins avec tout ce qu’il reste de conscience. J’observe. Je mate dirait certains, je déteste ce mot, je ne mate pas. C’est laid. De l’extérieur… car je peux me voir de l’extérieur sinon à quoi servirait d’être saoule, j’ai un regard de prédateur mais le cliché a été trop de fois mal utilisé pour que vous vous fassiez une bonne image de la chose. N’imaginez rien alors. Je la regarde sans la lâcher des yeux c’est tout.
J’ai envie d’elle. C’est vulgaire. Ce n’est pas vulgaire d’avoir envie de quelqu’un mais dans ce cas précis c’est vulgaire. Je vois la porte des toilettes aussi, j’imagine la cabine, j’imagine son corps pressé contre le mien, le dos au mur. Ce n’est pas de l’amour, ce n’est même pas joli, coucher avec quelqu’un sur des graffitis, sur des « Josianne est passée par ici le 5 février 2001 », faire l’amour au même endroit que Josianne dans un truc tout sale c’est vulgaire. Surtout que je pense au graffiti de Josianne sans fautes de grammaire mais qu’elle en aura fait à tous les coups. Faire l’amour sur des fautes c’est moche mais ce soir j’en ai envie.
Elle est jolie. Trop jolie justement, c’est pour ça que j’ai envie d’elle vulgairement. Je m’imagine aller jusqu’au bar, traverser la foule avec un pas indifférent et lent, très lent. Comme si chacun de mes pas sur le sol faisait un Bouuum, comme dans un ralenti de film. Cette scène ne peut que se passer au ralenti avec un gros plan sur mes pieds et un gros plan sur mon visage passés en alternance. Mon visage serait incliné vers le bas, mais on verrait bien mes yeux, ça me donnerait un air méchant mais le public adorerait. Je m’arrêterai devant elle. Je ne dirai rien. Personne ne ferait attention, on était en train de lui parler ? Qu’importe ! Elle n’écoute déjà plus. Elle sourit, elle sourit juste d’un côté, elle sourit et elle me fixe. Je lui tends la main, elle la prend. Ses amies ? On s’en fout, elles ne font pas attention, elle la laisse partir avec l’inconnue que je suis. Elles ont oublié qu’elle existait, tout le monde a oublié qu’on existait. On existe simplement par l’intensité du regard de l’autre. Mais je romps ce lien, je me retourne et elle se lève, sa main toujours prisonnière de la mienne. Elle me suit. Docile. J’ouvre la porte des toilettes…
« Camille ! »
Je lève la tête.
« Camille on y va ! »
Ils mettent déjà leur manteau.
Je la regarde. Et puis merde !
« J’arrive ! »
18:45 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Chute amoureuse
A neuf ans je suis tombée amoureuse.
Avant ça l’expression me paraissait floue, je ne comprenais pas réellement de quoi il était question. Il faut avouer que la langue française a ses bizarreries et pour une gamine de neuf ans l’idée d’une chute improbable que pourtant tout le monde désirait plus que tout était quelque chose de très abstrait qu’il restait à élucider.
Quand je suis entrée au CM1 il y a eu une nouvelle élève dans notre classe. Ce n’était pas la première fois et je me souviens qu’à cette époque un accord tacite entre nous tous voulait que les nouveaux élèves soient directement rejetés à la case bizarre. On ne leur parlait pas beaucoup, jusqu’au jour où sans crier gare ils n’étaient plus nouveau. Comme ça, un jour on se rendait compte qu’ils étaient là depuis un moment et alors ils intégraient une bande de copains pour « à la vie à la mort ».
La nouvelle élève cette fois là s’appelait Sabrina Hecker. Dans notre classe elle n’a pas connu ce moment de mise à l’écart que tous les nouveaux avaient eu à subir avant elle. Pourquoi ? La réponse est simple : elle était bien plus que bizarre, elle était fascinante. Sabrina marchait avec des béquilles, en permanence, l’une de ses jambes ne remplissait plus très bien ses fonctions motrices. Ce fait aurait poussé à la pitié n’importe quel adulte, il aurait pensé à tous les jeux auquel la fillette ne pourrait jamais jouer. Pour des enfants c’est différent. Des béquilles c’est un jeu. Observez le jour où un enfant arrivera avec un pied cassé dans une classe de primaire, je vous assure, tout le monde voudra qu’il lui prête ses béquilles et chacun s’amusera le temps qui lui sera donné à faire de grandes enjambées sous les yeux jaloux des autres.
Sabrina Hecker fut immédiatement populaire, elle avait le choix, elle pouvait intégrer la bande de copine qu’elle voulait. Elle choisit la notre et nous agrandîmes volontiers notre groupe pour la laisser y entrer. Cela me laissa de nombreuses occasions de faire bien plus connaissance avec elle. C’est de cette manière que j’appris que la raison de son infirmité était une mauvaise chute lorsqu’elle était plus petite. Elle me montra sa jambe incroyable déclarant avec fierté qu’elle ne sentait plus rien, effectivement à un endroit précis de sa jambe plus aucune sensation ne montait au cerveau, on pouvait frapper dessus avec la tête d’une poupée, la chatouiller, rien ne se passait.
Ce fut la révélation, je comprit enfin comment une chute pouvait être attendue par tout le monde et du même coup la vérité s’imposa à moi : Sabrina était tombée amoureuse et puisque j’étais la seule à m’en rendre compte, elle l’était forcément de moi !
Le soir même je suis rentrée à la maison pour annoncer la nouvelle à ma mère, j’étais amoureuse de Sabrina ! Cette idée me remplissait d’une joie énorme, je n’étais pas peu fière ! L’explication fit rire ma mère et elle ne trouva rien de mieux à me dire que « On ne tombe pas amoureux d’une fille ! » Devant l’ignorance flagrante de l’autorité maternelle je suis allée voir mon grand frère, lui pourrait comprendre j’en étais sûre. Mon frère rit aussi mais il ne fit pas de remarque sur le fait que Sabrina était une fille, il me dit simplement qu’être amoureux ne suffisait pas, les gens amoureux se faisaient des bisous et s’offraient des fleurs. Impressionnée par l’intelligence de mon aîné je me sauvais en courant bien décidée à mettre en application ses instructions.
Le lendemain j’informais Sabrina que nous étions amoureuses. Elle était tout à fait d’accord, l’idée lui plaisait beaucoup et elle me promit de faire des recherches pour tenir son rôle à la perfection.
C’est ainsi que nous nous rapprochâmes considérablement. Nos mères au courant de ce que nos imaginations folles avaient imaginé comme de l’amour nous laissaient faire, par pitié sûrement, parce que Sabrina ne marchait pas très bien mais que notre lien si puissant lui collait en permanence un sourire immense sur les lèvres. Elles trouvaient ça bizarre mais elles n’osèrent pas briser notre petit rêve, mieux encore, chacun d’elle nous gardaient à tour de rôle, ça laissait l’autre souffler pendant une journée et ça nous arrangeait aussi car nous étions alors toujours ensemble.
Sabrina fit effectivement des recherches très poussées et découvrit que les gens amoureux se mariaient. Nous nous mariâmes donc, une poupée à moi servant respectivement de curé, témoin et demoiselle d’horreur. Nos mères confisquèrent les alliances bricolées avec du fil de fer de peur qu’elles nous rentrent dans la peau. Nous nous tenions aussi fermement aux dires de mon frères et nous faisions beaucoup de bisous, il n’avait pas précisé où, nous nous en faisions donc partout, joue, bouche, bras, mains, etc. Les fleurs posèrent plus de problèmes, nous arrêtâmes définitivement d’en offrir lorsque la voisine vint se plaindre à ma mère que ses parterres étaient tous décapités par notre faute. Par la suite nous adoptâmes une poupée pour en faire notre fille commune.
Jamais complicité ne fut plus grande. Trop grande peut-être. Lorsque nous entrâmes toutes les deux au collège nous avions comprit ce qu’était tomber amoureux aux yeux du reste du monde. Pourtant il n’y eu aucun changement. Au contraire, nous poussions la chose encore plus loin, physiquement je veux dire. Nous n’avons jamais réellement couché ensemble toutes les deux, nous étions trop jeunes pour que nos corps nous en donne l’envie, la puberté était un futur proche mais un futur quand même. Seulement oui, nous avions déjà dormies toutes les deux, nous avons déjà été nues et nos caresses ne connurent jamais d’endroit tabou.
Nous nous tenions à la décision d’être amoureuses mais maintenant nous le faisions en cachette, notre jeu ne plaisait plus qu’à nous. Nos mères ont commencé à s’inquiéter de notre relation imaginaire et elles nous interdirent tout bonnement de la poursuivre. Autant parler dans l’oreille d’un sourd. Nous observâmes les autres filles pour imiter leur simple amitié et nous donnions ce masque à ceux qui nous entouraient. Cela rassura tout le monde mais en réalité nous étions toujours enfermées, plus que jamais même, dans le délire que nous avions mis en place.
Ça n’a pas continué. Les parents de Sabrina nous surprirent un jour dans sa chambre en train de nous rouler une galoche des plus mémorables. Etrangement nous aimions énormément ça, par la suite je n’ai jamais supporté l’intrusion de la langue de qui que ce soit dans ma bouche, j’ai toujours trouvé ça « bourrin », mais avec elle tout était différent. Nous ne pûmes nous en tirer avec un « on s’entraînait pour les garçons », le jeu avait trop duré et nos parents se mirent d’accord pour que nous coupions les ponts. Ce fut net, il n’y eu plus jamais de contacts. Nous n’avons pas lutté, nous savions que nous n’étions pas de taille contre toute l’institution adulte. Ce n’est pas pour autant que ce ne fut pas dur, une petite partie de moi est morte ce jour là, ça a du lui faire le même effet je suppose.
Puis le temps a fait son office. Il fait tout oublier, il fait avancer et ça n’a pas loupé. J’ai grandie de mon côté, j’ai connu des garçons, je suis allée au lycée, j’ai couché avec un jeune homme, la fac, les histoires d’amour plus sérieuses, le job, l’histoire d’amour qu’on veut voir aller plus loin… Sans m’en rendre compte le temps s’est écoulé vite, trop vite et je me suis mariée, j’ai eu deux enfants, j’ai fait mon bonheur. Je l’ai oubliée, pas totalement car je m’amusais parfois à sortir cette anecdote comme quoi quand j’étais petite, tomber amoureux pour moi c’était avoir une jambe qui ne marchait pas bien. Ça faisait rire deux secondes et puis on passait à la suite.
C’est un événement particulier qui a fait remonter le souvenir exact dans ma mémoire. Je remplissais des papiers pour l’école de ma fille lorsque j’ai vu sur la feuille des parents d’élèves un nom familier. « Sabrina Hecker » Je n’étais plus tout a fait sûre de l’orthographe du nom de ma Sabrina mais mon cœur a quand même fait un bond dans ma poitrine. Ça ne devait sans doute pas être elle, si elle avait des enfants elle devait être mariée, elle aurait eu un autre nom… Mais le doute était là, je devais savoir. Je ne savais pas pourquoi c’était si important, mais il fallait absolument que je sache ! J’ai demandé à ma fille de se renseigner pour moi dans son école pour savoir qui était l’enfant de Sabrina Hecker. Elle a très bien joué son rôle de détective. Elle m’a montré de qui il s’agissait et mon cœur a de nouveau fait un donc dans ma poitrine. C’était elle. J’en étais sûre. C’était elle. Une trentaine d’années ne m’empêchait pas de la reconnaître, il n’y avait pas de doute même si elle n’avait plus de béquilles. Tout est remonté, un flot puissant de souvenir. Je ne suis pas allée la voir, j’ai eu trop peur. Peur de trop retomber dans le souvenir, peur parce que je me rendais compte que malgré mes deux enfants, malgré mon mari, je n’avais été qu’une seule fois réellement amoureuse. Etre amoureuse pour moi c’était simplement une histoire de jambe qui ne marchait pas trop bien. C’était une confusion de gamine qui avait dépassé le rêve…
18:44 Publié dans 6. les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note















